Alain Bashung - Tel (2002)

Magic est mort, et à cette occasion, de nombreuses interviews sont publiées gratuitement sur le site de l'ex-magazine dont je n'ai jamais été lecteur. Pas une raison, cependant, pour bouder mon plaisir, et redécouvrir certaines entrevues profondément intéressantes (celle des Flaming Lips époque Yoshimi, du Murat de Mustango, le Massive Attack de Mezzanine ou le Portishead de l'éponyme). Mais, même si je préfère toujours Fantaisie Militaire, l'interview de Bashung réalisée à l'occasion de la sortie de L'Imprudence contient plus de choses intéressantes que certaines personnes n'en diront dans une vie...
Sur son processus de création, d'abord : "Parfois, je demande à des musiciens de me donner une base de structures, quitte à ce qu’ils trahissent mes accords. Selon les instruments, vous savez bien que les accords ne sonnent pas de la même manière. Dès lors, c’est la seule chose que je propose. D’un côté, j’ai donc des musiciens qui m’aident à construire la base, et de l’autre, des perturbateurs, qui viennent soit au début, soit au milieu d’une chanson. Dans le cas qui nous intéresse, Arto Lindsay appartiendrait plutôt à la seconde catégorie" ajoutant que les vrais perturbateurs ne le perturbent jamais de trop car "ce sont les mauvais perturbateurs qui, parfois, ont pu me déranger… Mais pas longtemps. (Sourire.) Ce sont ceux qui ne sont pas sûrs d’eux ou qui font un peu n’importe quoi. C’est vrai que le perturbateur peut souvent se retrouver à la frontière du n’importe quoi, mais là, on parle de personnes qui font du n’importe quoi gambergé, réfléchi, assumé et maîtrisé".

Sur la langue française, ensuite, lui qui indique faire traduire l'essence de ses textes à ses collaborateurs anglophones et ce, "systématiquement. Mais ce n’est qu’une traduction du sens parce que les paroles sont intraduisibles depuis un bout de temps. Et j’en suis content. (Sourire.) Au moins, la façon de parler en français n’a rien à voir avec les autres langues. Peut-être le contraire est-il plus facile. À une époque, je lisais Edgar Poe traduit par Baudelaire. Sans connaître la version originale, ça me paraissait magnifique et me satisfaisait pleinement. C’était beau, mystérieux. On peut enrichir en français. En anglais, c’est très curieux, les mots sont à la fois précis et généraux. En français, ce n’est pas le cas. On choisit un mot, qui peut avoir un aspect pervers dans un autre contexte. Alors, ces ambiguïtés donnent parfois des idées de chansons. C’est le cas du verbe “irradier”, par exemple, qui a deux sens opposés. Irradier peut vouloir dire donner quelque chose de positif à quelqu’un ou bien se retrouver dans une zone dangereuse de radioactivité. (Sourire.) Le type qui a inventé ce verbe ne s’est pas rendu compte des extrêmes qu’il fomentait. Si le français était la langue diplomatique, on serait sans doute toujours en guerre. (Rires.)".

Sur le monde qui évolue si vite (précurseur, à une époque où Facebook n'existait pas) : 
L'imprudence est "un mot qu’on avait déjà noté dans les brouillons de Fantaisie Militaire. Je crois me souvenir qu’on avait failli l’appeler Lenteurs Et Imprudence d’ailleurs. On se disait qu’un peu de lenteur est toujours bon à prendre par rapport à tout ce qui nous entoure, l’agitation nerveuse, l’hystérie. L’Imprudence est donc arrivé comme ça, peut-être à force d’entendre constamment le hit-parade de l’insécurité. Merde, que nous reste-t-il comme quota d’imprudence à chacun ? Parce qu’elle peut autant déboucher sur une catastrophe que sur quelque chose de magnifique. Donc, si on arrive à ne plus pouvoir être plus ou moins imprudent, il ne peut plus rien nous arriver. Et c’est la mort."

Mais dans cette interview, Bashung parle plusieurs fois du titre Tel qui ouvre L'Imprudence, et reste mon morceau préféré de ce disque, pour ses cordes, son flux tendu, et en même temps son côté désincarné et synthétique, notamment au niveau rythmique :

"Je me demande si ce n’est pas une chanson que m’avait demandée Jane Birkin. J’ai travaillé à ce qui est depuis devenu Tel, mais je n’arrivais pas à en terminer le texte. D’ailleurs, je suis assez lent dans ce domaine. En fait, je peux trouver 80% des paroles très vite, puis il me faut six mois pour achever les 20 % restants. Jane a fini par sortir son album, il était trop tard, et j’ai donc gardé le morceau pour moi, en essayant de le continuer dans mon sens. À l’arrivée, il est devenu complètement autre chose".

"Dans Tel, je chante “laisse venir”. Je ne l’aurais sûrement pas dit à quelqu’un il y a vingt ans. Au contraire, j’avais plutôt envie de lui conseiller de saisir le moment présent à bras le corps. Parce qu’il y avait le besoin de vivre vite les choses. Peut-être que le quota d’imprudences était plus large et qu’il s’est restreint aujourd’hui. Mais, même dans certaines situations, il peut y avoir encore des espoirs fous. Mais je suis du genre à donner des conseils que je ne m’applique pas, pas assez en tout cas. (Sourire.) Je peux très bien rassurer quelqu’un, et puis, une fois la porte refermée, penser qu’il a raison d’aller mal. (Sourire.)".

La version du disque n'est pas disponible sur Youtube, mais qu'importe, j'imagine que tout le monde la connaît, et cette version au Bataclan vaut son pesant d'or...

Commentaires

  1. Grand album à la pochette magnifique que je n'écoute pas assez souvent. ..

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    1. Idem, je ne l'écoute pas assez souvent. Mais il y a tellement de choses à écouter qu'on l'excusera bien.

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  2. Quelle belle idée... Merde le vin blanc me rend émotif, j'ai presque les yeux qui brillent. Merci

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    1. Est-ce seulement le vin blanc ou les mots d'Alain sont-ils également à l'origine de cette émotion =) ?

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  3. Grand album ! Grande chanson. Et grand artiste.
    Bel hommage au très bon magazine que de citer cet interview... Les interviews de musiciens, souvent c'est planplan, mais parfois comme ici quand elles sont passionnantes, on est tentés de les lire et les relire pour y déceler ce petit bout de vérité, cette lumière sur l'artiste.
    Rien que pour cela, j'ose espérer que l'exercice aura toujours ses lettres de noblesse sur papier ou sur le web.

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    1. Effectivement, y a à boire et à manger dans ces interviews, mais lorsque l'on a à faire à des artistes passionnés, intègres et passionnants tels que Bashung, ce n'est que du bonheur.

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  4. Crotte, je ne savais pas que Magic avait mis la clef sous la porte. J'aimais bien leur orientation un peu plus orientée musiques électroniques. Je le lisais à l'occasion dans "ma" médiathèque. Pas évident pour ce genre de presse de survivre.

    Sinon très intéressante l'interview de Bashung. Sa relation avec le temps y est plein de sagesse. Pour ma part je ne suis pas un passionné de Bashung mais si il y a bien un album que j'ai écouté de lui c'est celui-ci et il ne laisse pas indifférent. Autant je n'écoute pas les paroles des chansons anglophones ( par paresse je dois bien l'avouer, puisqu'il m'en demande beaucoup plus d'énergie ), à l'inverse j'y porte beaucoup d'attention en français et il est suffisamment rare d'avoir des artistes francophones ayant à la fois cette rigueur dans l'écriture comme dans la composition et la production pour qu'ils en deviennent indispensables. Un Mr que l'on regrettera encore longtemps...

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  5. Triste nouvelle que la disparition de Magic. Les interviews republiées sont extras.
    "L'Imprudence" de Bashung ou LE manifeste d’une chanson française expérimental, poétique et décomplexée. Une immense oeuvre mais extrêmement aride et difficilement accessible. Tu as raison, "Fantaisie Militaire" est tout aussi réussi et magnifique....mais quand même beaucoup plus abordable.
    Je me souviens très bien de sa "Tournée des Grands Espaces" qui a suivie "L'Imprudence", son grand retour à la scène après 8 années d'abstinence scénique. Je l'avais vu en 2003 dans ma ville (Bourg en Bresse) pour une des premières dates.
    Un concert magique et inoubliable : La scène entière était un plan incliné vers l'avant où au centre se tenait Bashung avec, de chaque coté, les musiciens. Une scénographie magnifique (vidéos, lumières) de la vidéaste/plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster. Immortalisée sur le double DVD éponyme.
    Mais en 2009, je l'avais bêtement loupé à Lyon (avec Daniel Darc en première partie) pour se qui restera son dernier tour, hélas !!!
    Il a rejoint au panthéon de la chanson poétique et lettrée les Ferré, Brel et Brassens.
    A +

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